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dimanche 1 juillet 2012

Le joueur - Fiodor Dostoïevski


Extrait :
Or, elle n'en faisait rien; parfois même, elle m'incitait à parler... pour se moquer, bien sur. J'en suis certain, car je l'ai senti : cela lui était agréable, après m'avoir écouté et exaspéré jusqu'à la souffrance, de me déconcerter brusquement par quelque marque éclatante de mépris ou d’indifférence. Et cependant elle sait que je ne puis vivre sans elle. Ainsi, voici trois jours qu'à eu lieu l'histoire avec le baron, et je ne peux déjà plus supporter notre SÉPARATION. Lorsque je l'ai rencontrée tout à l'heure près du casino, mon cœur s'est mis à battre si fort que j'en ai pâli. Et elle non plus ne peut pas vivre sans moi! Je lui suis nécessaire... est-il possible que ce soit seulement comme bouffon?

Deux amis qui ont du cœur et de la cervelle (combinaison plus rare chez les gens qu'une quinte-flush dans une partie de poker), m'ont fortement conseillé de lire Dostoïevski. Comme je n'avais pas été entièrement convaincu après avoir commencé L'idiot (abandonné en cours de route), l'un d'entre eux m'a dit d'essayer Le joueur, récit plus court et qui l'avait particulièrement marqué. En effet les deux livres sont différents, le second étant plus facile à lire et comportant moins de digressions, car paradoxalement écrit dans l'urgence... pour répondre à des dettes de jeu. D'autres éléments d'ailleurs puisent dans la vie privée de l'auteur, le personnage de Pauline dont il est fait référence dans la citation plus haut, porte le même prénom qu'une amante avec qui il a fait un voyage peu avant. Pour celui-ci comme pour les autres, Dostoïevski a un véritable talent pour sonder l'âme humaine et les comportements de chacun. Tout l'intérêt du livre se trouve ici, un peu comme chez Maupassant et avec parfois la même bouffonnerie que chez Tchekhov (les deux se trouvant décidément cités dans presque tout mes articles). Le narrateur est assez désespéré, cynique, désabusé et surtout partage ce qui semble être l'aigreur de son inventeur. Un détail qui m'a marqué est que le livre est souvent violemment antifrançais, à un point qui pourrait passer pour du racisme s'il était publié aujourd'hui. Il faut se rappeler que le 19ème siècle est l'époque des généralités sur les nationalités (enfin, disons encore plus qu'aujourd'hui...), ce que l'on retrouve cette fois de façon positive sur les occidentaux dans les romans de Jules Verne. Il est tout de même intéressant d'observer que Dostoïevski (qui est russe) fait le même reproche que Kundera (qui lui, est tchèque) à nos compatriotes, c'est à dire de manquer de sentiments et d'avoir trop de manières. C'est à mon avis une interprétation erronée (un peuple pourrait il avoir plus de sentiments qu'un autre ?) d'une véritable différence culturelle, que nous, nous appelons de manière moins négative mais sans doute tout aussi fausse, "l'âme russe".

Note : 4/5

mardi 24 janvier 2012

L'énigme de Catilina - Steven Saylor


J'ai déjà eu l'occasion de parler dans un billet précédent de la collection "Grands détectives" des Éditions 10/18. J'avais évoqué à ce propos la série Les mystères de Rome écrite par Steven Saylor et que m'avait fait découvrir un ami passionné (tout comme moi) par la Rome antique. Aujourd'hui je vais vous parler plus précisément de l'un de ses bouquins, centré sur la conjuration de Catilina, qui a eu lieu historiquement une dizaine d'année avant le coup d'état de Jules César.
Après des années comme enquêteur à Rome, Gordien s'est retiré avec sa famille à la campagne, dans la villa dont il a hérité d'un de ses amis. Loin de l'agitation perpétuelle et des intrigues politiques de la grande ville, il mène, malgré des querelles avec son voisinage, une vie d'exploitant agricole aussi paisible que possible. C'était du moins le cas, jusqu'à ce que le consul Cicéron lui demande d'héberger dans le plus grand secret, son principal adversaire politique, Lucius Sergius Catilina. A partir de ce moment d'étranges événements se succèdent sur son domaine. A commencer par l'apparition d'un cadavre sans tête...
Gordien n'en est pas à sa première enquête et l'auteur s'amuse à nous le rappeler, avec cependant peut être un peu trop de précipitation car de nombreuses autres aventures ont été écrites par la suite. Quoi qu'il en soit ce n'est plus le fringant jeune homme du début, mais un père de famille avant tout préoccupé du bien-être et de la sécurité de ses enfants et de son épouse. Ces sujets d'inquiétude intemporels crédibilisent le narrateur.
Par ailleurs, l'auteur, diplômé d'histoire et de littérature antique, arrive toujours aussi bien à nous faire pénétrer dans la vie quotidienne d'un romain de cette époque. L'utilisation des thermes privés, la place des esclaves, l'entrée dans la majorité d'un jeune citoyen romain... et même la rencontre avec certains grands personnages comme Catilina, Cicéron et Jules César. Tout cela est raconté sans qu'une ombre d'ennui ne vienne déranger la lecture ou que l'on ait l'impression d'assister à un cours d'Histoire. Seuls certains passages destinés à expliquer le contexte politique général peuvent paraitre un peu artificiels, mais ils ne parviennent décidément pas à gâcher le plaisir. D'autant plus que l'intrigue, si elle n'est pas d'un suspense à couper le souffle, arrive suffisamment à intéresser le lecteur pour lui faire tourner les pages. Et bien que les aventures de Gordien soient d'une qualité à peu près constante, celle-ci est sans doute l'une des meilleures.

Note : 4/5

vendredi 6 janvier 2012

L'annnée du mensonge - Andreï Guelassimov


S'il y a un label auquel on peut faire confiance pour la qualité de ses publications, c'est bien Babel, la collection de poche des Éditions Actes Sud (et non je n'en possède pas d'actions). Après Platonov de Tchekhov, Oedipe sur la route et Antigone d'Henry Bauchau et La nuit des princes charmants de Michel Tremblay, je me suis risqué une nouvelle fois après un choix minutieux (quand même), à un auteur inconnu avec L'année du mensonge d'Andreï Guelassimov, croisé par hasard à un Pêle-Mêle de Bruxelles. De quoi s'agit il ? Mikhaïl, jeune débauché moscovite, est renvoyé de son travail. Son patron lui propose alors, pour le triple de son salaire précédent, de faire un homme de son fils Sergueï. Oui mais voila, sa véritable mission n'est-elle pas de l'espionner ? L'adolescent, intelligent mais dépressif, constamment scotché à son ordinateur, ne cesse de le surprendre. Surtout lorsqu'il s'aperçoit que ce dernier entretient une relation avec la magnifique Marina, qui ne le laisse pas non plus indifférent. Autour de ce trio amoureux gravitent d'autres figures : Pavel, le père de Serguëi, Michka le petit frère de Marina, Sacha-Mercedes, bandit plus bête que méchant... La narration adopte successivement le point de vue de plusieurs d'entre eux, même si c'est par les yeux de Mikaïl et de Sergueï que l'on voit le plus l'histoire. Cette dernière constitue en une succession de situations embarrassantes, dont les personnage vont constamment essayer de sortir par des mensonges, qui leur créeront de nouveaux problèmes. Au delà du récit, c'est plus le ton adopté par l'auteur, souvent très drôle, qui constitue l'intérêt de ce livre. On découvre aussi la Russie de 1998, alors en pleine crise économique et de nombreuses références culturelles. La Cerisaie de Tchekhov y fait même son apparition à travers les répétitions d'une bande de comédiens. Le tout ressemble à un joyeux bordel, dont la légèreté du ton n'empêche pas au lecteur de partager les sentiments des personnages.

Extrait :
Elle virevoltait devant moi, dans son pull d'un blanc immaculé, tellement ajusté que j'avais du mal à me retenir d'étendre le bras pour toucher cette blancheur souple.
- Alors ? Tu vois quelque chose ?
Elle continuait à tourner, relevant de plus en plus haut son blouson et révélant un postérieur que moulait parfaitement son jean. J'avais sous les yeux un cul d'une telle beauté que j'en restais sans voix.
- Pourquoi tu ne dis rien ? Il y a une trace ? J'ai du mal à voir.
Il me vint soudain à l'esprit qu'elle était peut-être en train de jouer avec moi. Si c'était ça, elle jouait avec le feu.
- Micha, reviens sur terre !
- Non, dis-je enfin. Il n'y a rien.
- Parfait, fit-elle en souriant. Je suis contente, je suis arrivées à le détacher.
Quand elle s'assit à coté de moi, je sentis un parfum qu'elle n'utilisait pas d'habitude. Avec Serioja en tout cas, elle sentait différemment.
Note : 4/5

jeudi 28 juillet 2011

Antigone - Henry Bauchau


Une belle lecture et une déception. Un livre enrichissant grâce à la maturité de l'écriture d'Henry Bauchau, arrivé au crépuscule de sa vie. Au delà des figures de style et de la virtuosité, les mots sont dépouillés de ces oripeaux pour dire l'essentiel. Ce qui est le sens même de la tragédie grecque. Suite d’Œdipe sur la route qui narrait la longue errance du roi de Thèbes et de sa fille sur les chemins de la Grèce, cette fois c'est le retour d'Antigone dans sa ville natale, pour mettre fin à la guerre à laquelle se livrent ses deux frères, qui nous est raconté. Bien que les deux œuvres possèdent indéniablement les mêmes qualités, Antigone n'atteint pas la profondeur et la justesse de ton de son ainé. Pour cela il faudrait le morceau de bravoure qu'est la sculpture d'une immense vague par Œdipe, ou les moments de grâce comme le mythe de la princesse qui emmenait son peuple se réfugier dans les cavernes. Il y a même certains moments de faiblesse, comme le dernier passage, interminable. Tout comme Antigone, cela nous manque de ne plus voir le dos de l'illustre aveugle avancer le long de la route. Mais il est injuste de juger cet écrit par rapport à un autre. En comparaison d'un chef d’œuvre, tout les livres sont décevants. Et Henry Bauchau a réussi à renouveler le miracle.

Extrait :
"C'est beau, Antigone. C'est elle et ce sont eux. C'est la beauté de notre mère, non pas comme elle était mais dans leurs regards. Etéocle qui sait qu'il est fasciné, presque aveuglé, et Polynice qui l'est aussi mais qui, enfermé dans sa gloire, l'ignore.
C'est aussi tellement toi, Antigone, cette confiance intarissable dans l'action de la vérité, dont on ne sait si elle est magnifique ou seulement idiote. Crois-tu qu'on peut sans délirer, espérer comme tu fais ? Est-ce que tu penses que les jumeaux te comprendront et que même s'ils te comprennent, cela les fera sortir de leur passions ? J'ai peur de l'esprit d'incendie que je vois dans notre famille. Moi aussi, souvent, je suis folle. Je voulais te dire : Pars, pars vite avec Hémon et je me suis rétractée. Je me rétracte encore en te disant : Ne pars pas, ne m'abandonne pas à Thèbes pour la deuxième fois. Va à la catastrophe avec nous, puisque c'est ce que veut ton courage.
Tes sculptures sont une œuvre d'amour. Elle touchera, elle blessera les jumeaux, elle ne les arrêtera pas. La destruction les fascine comme elle a fasciné un jour notre mère. Est-ce qu'aujourd'hui elle ne te fascine pas, toi aussi ?"
Note : 4/5

vendredi 22 juillet 2011

A la volée - John Crosby


J'ai fini il y a quelque jours un 10/18 que mon ami Duke m'avait offert, soucieux de mon enrichissement culturel. Pourquoi employer le nom de cette édition comme un nom propre ? Parce qu'ils se sont spécialisé avec leur collection "Grands détectives", dans la publication de romans policiers de qualité standard, dont les intrigues se déroulent aux époques les plus diverses, de la chine impériale au Moyen-Age européen. Profitons-en pour conseiller aux passionnés de la Rome antique la lecture de Steven Saylor, dont "Les Mystères de Rome" sont à la fois très instructifs sans pour autant être rébarbatifs. Cette fois-ci, c'est durant la guerre froide que se déroule l'histoire. C'est d'ailleurs l'une des bases de l'intrigue, puisque le personnage principal, Horatio Cassidy, est professeur de littérature médiévale (ah bon ?) et travaille comme vacataire à la CIA. Les ennuis commencent très vite, puisque lors d'une soi-disant opération de test de matériel, il aperçoit son ami d'enfance perdu de vue depuis des années, se faire tirer dessus à la mitrailleuse par des inconnus avant de réussir à s'enfuir. Lancé à sa poursuite dans New York, notre héros met le doit dans l'engrenage d'une vaste affaire d'espionnage impliquant le KGB et le détournement de satellites. Les péripéties évoquent le bon vieux roman d'espionnage (il y a même un sous-marin !) parsemé de rebondissements (bong ! bong !), de personnages truculents (mention spéciale au prêtre activiste) et de bons mots hollywoodiens. Le style remplit d'argot et d'expression idiomatiques paraît difficilement traduisible, même si c'est celui d'un écrivain qui a adopté une "méthode" et ne cherche pas à réinventer l'eau chaude. En effet ce livre est typiquement un roman de vacances qui fait passer le temps et je vous conseille de le lire en voyage, comme je l'ai fait.

Note : 3/5

mercredi 16 février 2011

La pierre et le sabre, Eiji Yoshikawa

J'ai enfin fini ! Non que les quelque huit cents pages de ce roman de sabre soient difficiles à avaler ; j'ai seulement renoncé, en septembre, à l'emporter avec moi, de peur de ruiner mon début d'année – c'est le genre de roman qui ne vous laisse pas faire autre chose s'il est à porté. Je me suis donc replongé dedans en ce début de vacances, et je l'ai achevé. Il serait tentant de commencer sa suite, La parfaite lumière, mais elle attendra l'été.

C'est peut-être le plus connu des romans de sabre japonais : la quête de Myiamoto Musashi dans la Voie du guerrier, qui se révèle bien vite être une quête complète, une conquête de la sagesse même. Atteindre la perfection dans la maîtrise du sabre entraine l'atteinte de la perfection dans tous les domaines ; d'où l'extrait que je vous propose, où notre héros se trouve confronté à une tige de pivoine coupée par un vieux maître, Sekishusai.


Extrait :

Les vingt centimètres du morceau de tige fascinaient Musashi beaucoup plus que la fleur de l'alcôve. Il était sûr que la première entaille n'avait été faite ni avec des ciseaux, ni avec un couteau. Les tiges de pivoine étant souples et tendres, elle ne pouvait avoir été faite qu'avec un sabre, et seul un coup résolu pouvait avoir tranché aussi net. Quiconque avait fait cela n'était pas un être ordinaire. Lui-même avait eu beau tenter de reproduire l'entaille avec son propre sabre, en comparant les deux extrémités, il se rendait compte aussitôt que la sienne était inférieure, et de loin. On eût dit la différence entre une statue bouddhiste sculptée par un expert, et une autre due à un artisan moyennement habile.

Il se demanda ce que cela pouvait bien vouloir dire. « Si un samouraï qui cultive le jardin du château est capable de faire une entaille comme celle-ci, alors le niveau de la Maison de Yagyu doit être encore plus élevé que je ne pensais. »

Sa confiance l'abandonna soudain. « Je suis encore bien loin d'être prêt. »


Comment ne pas apprécier un tel roman ? C'est une formidable histoire, des personnages hauts en couleur qui ne cessent de se croiser, des rencontres magiques entre grands maîtres qui vous font sourire intérieurement et pousser – toujours intérieurement – un petit « hé hé hé » de satisfaction. En amateur de l'art du samouraï, depuis Kurosawa jusqu'à Samouraï Champloo, je ne pouvais qu'être ravi – j'en profite pour remercier « Bob » qui m'en a fait cadeau.

Il n'en reste pas moins que le style est des plus laborieux. La faute est-elle à imputer à la traduction, ô combien difficile, du Japonais au Français ? Peut-être pas uniquement... Encore une fois, c'est l'occasion de voir qu'une grande histoire, à même de charmer mon esprit avide d'aventure et de recherche de la perfection, permet de passer outre les gênes de lectures d'un style peu agréable. Rien là de la délectation de la phrase que je recherche dans mes lectures habituelles. Rien de vraiment original non plus, tout bien considéré, dans l'intrigue et ses éléments. Un roman pur et dur, en somme – pour mon plus grand plaisir, à vrai dire.

dimanche 6 février 2011

L'attrape-coeurs - J.D. Salinger


Depuis le temps que je la cherchais ma putain d'errance américaine... Ce livre je voulais pas le lire. Vrai. Il était juste posé sur une armoire, verte avec des godasses dedans et il me faisait de l’œil. Alors j'ai lu le début, juste comme ça, parce que je cherchais un bouquin à emmener aux toilettes. Puis le nom me disait quelque chose, je savais plus trop si c'était connu ou quoi, en plus ça ressemblait à L'arrache-cœur. Dans ce bouquin c'est un gars qui se fait virer de son collège, parce que c'est une école de schnocks et que ça le blase quand on lui dit qu'il faut se suicider ou un truc comme ça si l'équipe de foot perd un match. Du coup il met les voiles et il se paie une virée à New York. Ce gars, je l'aime bien. Des fois il fait un peu gamin mais juste après il sort un truc vachement intelligent et puis j'aime bien comment il raconte et tout. A la fin du bouquin on a presque envie de passer un coup de bigo à l'écrivain. Pas pour le remercier, ni rien, juste pour parler un petit moment avec lui, mais c'est pas possible parce qu'il est mort. Même qu'il parait qu'il était misanthrope. Ça c'est ma mère qui me l'a dit. Misanthrope. Ouah ! Ça m'a tué.

Extrait :
Le nom du gars c'était Georges quelque chose - je me rappelle même pas - et il était à Andover. Tu parles. Vous auriez dû le voir quand Sally lui a demandé comment il trouvait la pièce. C'était le genre de mec bidon qui a besoin d'espace pour répondre quand on lui pose une question. Il a reculé, et il a marché en plein sur le panard de la dame qu'était derrière lui. Il lui a probablement cassé tous les orteils. il a dit que la pièce en elle-même était pas un chef-d’œuvre mais que les Lunt bien sur étaient tout simplement des anges. Des anges. Ça m'a tué. Puis lui et Sally se sont mis à parler d'un tas de gens qu'ils connaissent tout les deux. C'était la convers' la plus débile que j'aie jamais entendue.
Note : 4/5

lundi 31 janvier 2011

Un balcon en forêt, Julien Gracq



Extrait 1

Depuis que son train avait passé les faubourgs et les fumées de Charleville, il semblait à l'aspirant Grange que la laideur du monde se dissipait : il s'aperçut qu'il n'y avait plus en vue une seule maison. Le train, qui suivait la rivière lente, s'était enfoncé d'abord entre de médiocres épaulements de collines couverts de fougères et d'ajoncs. Puis, à chaque coude de la rivière, la vallée s'était creusée, pendant que le ferraillement du train dans la solitude rebondissait contre les falaises, et qu'un vent cru, déjà coupant dans la fin d'après-midi d'automne, lui lavait le visage quand il passait la tête pas la portière. La voie changeait de rive capricieusement, passait la Meuse sur des ponts faits d'une seule travée de poutrages de fer, s'enfonçait par instants dans un bref tunnel à travers le col d'un méandre. Quand la vallée reparaissait, toute étincelante de trembles sous la lumière dorée, chaque fois la gorge s'était approfondie entre ses deux rideaux de forêt, chaque fois la Meuse semblait plus lente et plus sombre, comme si elle eût coulé sur un lit de feuilles pourries.


En début de semaine dernière, je me suis aperçu que je n'avais rien lu de consistant ces derniers temps. Quoi de mieux qu'un bon roman d'un auteur qu'on apprécie particulièrement pour se remettre dans le train de lectures régulières ? Le choix d'un Julien Gracq s'est donc imposé très vite. Je l'ai découvert il y a quelque chose comme deux ans et demi avec En lisant en écrivant, recueil de réflexions littéraires et artistiques qui m'ont passionné et impressionné. J'ai poursuivi ma découverte plutôt doucement, avec la lecture d'Au château d'Argol, son premier roman, et plus récemment avec Le rivage des Syrtes, généralement considéré comme son chef-d'œuvre, et qui lui valut d'ailleurs le prix Goncourt en 1951 – que Julien Gracq refusa, ayant auparavant écrit des essais dénigrant ce genre de récompense littéraire et critiquant l'ambiance déplaisante du monde littéraire français de l'époque.

J'ouvre donc Un balcon en forêt, qui m'attendait dans ma bibliothèque depuis un moment, avec cette étonnante sensation d'être déjà entièrement gagné avant même d'avoir lu la moindre. Que dire en effet de cette prose poétique somptueuse, si ce n'est qu'elle me ravit et me fascine ? Alors, bien sûr, il ne se passe rien : nous suivons un certain Grange, lieutenant de l'armée française, qui fait sa « drôle de guerre » dans une des petites casemates de la ligne Maginot qui fait face aux Ardennes. Perdu dans les bois, il n'y a que la contemplation de la nature, les rapports avec les trois hommes qui sont sous ses ordres et une rencontre avec une femme – une jeune fille – une jeune fée – qui se profile assez rapidement. Mais cette « pure attente » est des plus fascinantes.


Extrait 2

Ce qu'on avait laissé derrière soi, ce qu'on était censé défendre, n'importait plus très réellement ; le lien était coupé ; dans cette obscurité pleine de pressentiments les raisons d'être avaient perdu leurs dents. Pour la première fois peut-être, se disait Grange, me voici mobilisé dans une armée rêveuse. Je rêve ici – nous rêvons tous – mais de quoi ? Tout, autour de lui, était trouble et vacillement, prise incertaine ; on eût dit que le monde tissé par les hommes se défaisait maille à maille : il ne restait qu'une attente pure, aveugle, où la nuit d'étoiles, les bois perdus, l'énorme vague nocturne qui se gonflait et montait derrière l'horizon vous dépouillaient brutalement, comme le déferlement de vagues derrière la dune donne soudain l'envie d'être nu.


Malgré la situation du roman dans un espace-temps déterminé, ancré dans la réalité, rien de proprement réaliste chez Gracq, jamais. Il y a toujours une dimension d'enchantement, d'envoûtement, de charme. Ces mois de la « drôle de guerre » constituent peut-être d'ailleurs le moment de l'histoire de France le plus perméable au rêve, au délire même. Les frontières de la réalité se floutent, se fondent, se confondent. Ne reste donc que le miracle renouvelé d'une prose poétique, architecture complexe de mots et de significations qui se mêlent, s'emmêlent et ouvrent des possibles, où la beauté, toujours, règne en maîtresse impartiale.


samedi 8 janvier 2011

Messieurs les enfants - Daniel Pennac


Sujet :
Vous vous réveillez un matin et vous constatez que, dans la nuit, vous avez été transformé en adulte. Complètement affolé, vous vous précipitez dans la chambre de vos parents. Ils ont été transformés en enfants.
Racontez la suite.
 Voici la punition donnée par Crastaing, professeur craint et redouté depuis plusieurs générations à trois perturbateurs de sa classe. Cependant quand Igor Laforgue, Joseph Pristky et Nourdine Kader réalisent leur rédaction, voilà que le sujet devient réalité ! Ces pré-adolescents encombrés par leur corps d'adulte et des parents miniatures (autour de cinq à sept ans) vont rapidement aller de catastrophe en catastrophe pour le plus grand plaisir du lecteur. C'est un livre auquel je n'avais pas réussi à accrocher adolescent justement et que j'avais rapidement abandonné, peut être parce qu'il requiert la complicité du regard d'un adulte. Pour ma part j'ai pris cette fois du plaisir à le lire. L'écriture est talentueuse et légère, je ne lui reprocherais peut être qu'un léger manque d'épaisseur. Remarque qui peut être liée à mes goûts personnels souvent éloignés des succès en librairie...

Extrait :
Joseph n'a pas le temps de réagir, la feuille fauchée à son ami Laforgue se trouve entre les doigts du professeur.  
-Igor, je te jure, j'ai rien pu faire, expliquera-t-il plus tard, c'est allé très vite ! Et puis je voulais pas chier dans mon froc. Je te jure, j'ai cru que j'allais chier ! J'ai serré le cul, j'ai pensé à rien d'autre.  
Pour suggérer l'ampleur du désastre, je pourrais décrire ce que Crastaing avait sous les yeux, mais il ne faut pas trop exiger des mots.  Mieux vaut montrer la pièce à conviction, je crois.
Si vous voulez bien tourner la page...
Note :  3/5

vendredi 10 décembre 2010

Ceux qui vont mourir te saluent - Fred Vargas


Une fois n'est pas coutume ce n'est pas mes insomnies qui m'ont tenu éveillé ces deux dernières nuits, mais un livre de Fred Vargas. D'habitude je ne suis pas fan des romans policiers, mais celui-ci est conseillé par la guide du routard de Rome, ville où se situe l'histoire et surtout est écrit par une archéologue (alors hein ! bon !). Trois étudiants aux surnoms d'empereurs romains vivent à Rome, lorsque le père de l'un d'entre eux meurt assassiné alors qu'il était venu enquêter sur des vols de dessins à la bibliothèque vaticane. En fait l'intrigue, bien que rondement menée, n'est pas le plus important, puisque l'on a tendance à continuer sans chercher le fin mot de l'affaire. Le plaisir de la lecture est par contre lui bien présent, surtout dans les dialogues qui sont plein d'humour. A tel point que l'on se demande parfois comment les personnages arrivent tous à avoir ce genre de réparties ironiques. Il faut dire que pour un roman noir ce livre adopte  plutôt le ton de la conversation et que le crime le plus horrible ne fera que lever un sourcil de curiosité chez le lecteur. Cela me rappelle lorsque plus jeune j'empruntais 3-4 bouquins à la bibliothèque et que je les rendais à la fin de la semaine. Voilà ce que c'est un Fred Vargas : un livre qui ne vous marquera pas mais qui assurément vous fera passer un bon moment.

Extrait :
Tibère  avait ôté sa chemise et se laissait chauffer au soleil. Il s'amusait à surveiller, de l'autre coté de la voie antique, le manège d'une femme qui passait et repassait derrière une stèle funéraire. Néron adorait cette promenade sur la voie Appia, à cause des alignements de tombeaux qui hérissaient les talus. Claude l'adorait à cause des prostituées qui campaient à leur ombre. Lui, Tibère, aimait les grosses quantités de grillons.
Claude et Néron étaient affalés dans l'herbe. Il y avait une bête sur la joue de Néron et Tibère frappa dessus.
-Merci, dit Néron. Je n'avais pas la force.
-Ça ne va pas mieux ?
-Non. Et Claude ?
-Claude ne répond même pas. Il a la tête en plomb.
-Qu'est-ce que tu fous torse nu ?
-J'attire la jeune femme d'en face, dit Tibère en souriant
-Pauvre imbécile murmura Claude.
 Note : 3/5

dimanche 28 novembre 2010

La Pluie d'été, Marguerite Duras




La Pluie d'été, Marguerite Duras, paru le 1er janvier 1990 aux éditions P.O.L

J'ai découvert ce texte à l'occasion d'une lecture publique que j'exécutai avec quelques amis à la bnf, une « pause lecture » dans le cadre d'un séminaire national que nous avions été invités à meubler. Parmi les lectures proposées au public, nous lisions les premières pages de ce roman de Marguerite Duras.
Extrait :
« Les livres, le père les trouvait dans les trains de banlieue. Il les trouvait aussi séparés des poubelles, comme offerts, après les décès ou les déménagements. Une fois il avait trouvé la Vie de Georges Pompidou. Par deux fois il avait lu ce livre-là. Il y avait aussi des vieilles publications techniques ficelées en paquets près des poubelles ordinaires mais ça, il laissait. La mère aussi avait lu la Vie de Georges Pompidou. Cette Vie les avait également passionnés. Après celle-là ils avaient recherché des Vies de Gens célèbres – c'était le nom des collections – mais ils n'en avaient plus jamais trouvé d'aussi intéressante que celle de Georges Pompidou, du fait peut-être que le nom de ces gens en question leur était inconnu. Ils en avaient volé dans les rayons « Occasions » devant les librairies. C'était si peu cher les Vies que les libraires laissaient faire. »

Ce premier paragraphe est bien représentatif du roman. À Vitry, une famille d'immigrés en marge. Le père venu d'Italie. La mère, de quelque région de l'est (Ukraine ? Sibérie ?) Des Vies qui ne valent rien. La valeur est autre, ailleurs. Ernesto, l'ainé, ne reste que dix jours à l'école avant de la quitter : « je retournerai pas à l'école parce que à l'école on m'apprend des choses que je sais pas. » Rien de réaliste chez Duras, on est plongé dans la réalité de ces gens mais il y a quelque chose de plus, quelque chose qu'on ne comprend pas, et qui est beau. Un amour qu'on ne peut pas dire. Des silences qui s'égrainent. Des dialogues sur le mode théâtral, avec les noms indiqués en italique. Et la Neva, cette chanson de la mère, un air russe dont elle a oublié les paroles et que tout le monde connait à Vitry sans savoir d'où elle vient. Les « brothers et les sisters » qui passent leur vie dehors, autour des deux ainés, Jeanne et Ernesto, liés par un amour indicible, impossible. Et cet instituteur, qui comprend cette famille, qui comprend Ernesto, si différent et si intelligent, qui comprend ces jeunes enfants et les rejoint sous l'appentis où ils passent leur après-midi. Le bonheur est là.
Il faut accepter avec humilité cette leçon, laisser ses préjugés d'intellectuel, suivre pas à pas l'écriture de Duras, les mots simples de ces gens, main dans la main avec eux. Entendre la pluie d'été tomber sur Vitry et nous rincer le visage et l'esprit.