jeudi 5 avril 2012

Les voies d'Anubis - Tim Powers


Encore une histoire de voyage dans le temps ! Et même mieux, encore un des romans précurseurs du steampunk, pour continuer le parallèle avec Le seigneur des airs de Moorcock. Enfin pour le coup il s'agit carrément d'une des pierres fondatrices du mouvement, récompensée par trois prix littéraires de science-fiction. L'histoire est celle de Brendan Doyle, un spécialiste de la poésie anglaise du XIXème siècle, qui se retrouve en 1810 pour assister à une conférence de Coleridge ! Évidemment rien ne se passe comme prévu et au lieu de retourner chez lui, il se retrouve pourchassé dans le Londres de l'époque par un magicien égyptien, un clown sur échasses, une bande de bohémiens (comme dans le Dracula de Bram Stoker) et la moitié des mendiants de la ville (sortis tout droit de Dickens). Notre ami parviendra-t-il à s'en sortir ? L'auteur arrive à maintenir le suspense jusqu'au bout grâce à de nombreux rebondissements qui jouent habilement avec les possibilités offertes par la magie et les voyages dans le temps. Et le rythme est soutenu malgré l'épaisseur du bouquin. Impossible de s'ennuyer ! A peine ai-je remarqué une incohérence sans grande conséquence : un personnage sait quelque chose alors qu'il a quitté une salle trop tôt pour l'apprendre. Le joueur de de jeu de rôle que je suis l'a noté, mais je gage très peu de lecteurs s'en sont aperçus. Par ailleurs il n'est pas étonnant que ce genre d'univers ait connu autant de succès par la suite. La description du Londres du XIXème siècle, inspiré par la littérature fantastique (ou non) de l'époque est un des grands plaisir de cette lecture.

Note : 4/5

lundi 26 mars 2012

Gens de Dublin - James Joyce


Encore une fois c'est David qui m'a donné envie de lire ce livre. Tout d'abord, par un pastiche de l'auteur dont il a bien voulu nous faire l'honneur, dans un concours de nouvelles sur un forum où il sévissait alors. Ensuite, pour avoir emporté un exemplaire de Dubliners lors de notre voyage en Irlande il y a quelques année de cela. Aussi, lorsque j'ai cherché un nouvel objet sur lequel jeter mon dévolu, mon attention s'est portée vers la lettre J des rayons de la bouquinerie. C'était une bonne idée que de retourner pour une fois vers le champs de la littérature classique, que j'avoue avoir un peu délaissé ces derniers temps... Lorsque l'on n'est plus poussé par les études, il est tentant de choisir la facilité.
Gens de Dublin n'est pourtant pas un livre difficile, mais les considérations abordées y sont complètement opposées à celles du roman d'aventure. Il s'agit en effet d'un recueil de courtes nouvelles, dont chacune est un portrait d'un des habitants de la ville. Bien que la narration soit le plus souvent extérieure, l'auteur nous fait partager le point de vue d'un personnage et sa vision du monde qui l'entoure. L'un et l'autre sont d'ailleurs décrits avec finesse, que ce soit au niveau de la psychologie des individus ou de la société. Le récit s'attache à des détails, qui seraient anecdotiques si leur médiocrité même n'était pas révélatrice de celle de l'existence des personnages. Beaucoup de ces textes ont une fin douce-amère qui tombe merveilleusement à plat et laissent volontairement le lecteur dans un état d'insatisfaction. Cette distance désabusée, le sujet et le format, rappellent les nouvelles de Tchekhov ainsi que celles de Maupassant. A cela on pourrait ajouter la très grande qualité d'écriture, qui unit, dans mon esprit au moins, ces trois grands écrivains.

Note : 4/5

vendredi 24 février 2012

Le seigneur des airs - Michael Moorcock


J'avais raté ma rencontre avec Moorcock lors de mes deux premières lectures de ses ouvrages. Ni Elric des dragons, ni le médiocre Le joyau noir, respectivement premiers tomes des cycles de fantasy d'Elric et d'Hawkmoon, ne m'avaient totalement convaincu. Restait pourtant une certaine curiosité vis-à-vis d'un auteur dont j'avais apprécié la puissance d'évocation d'un de ses univers, à travers plusieurs parties du jeu de rôle Stormbringer. Aussi, lorsque je suis tombé sur un de ses bouquins en vente pour le prix de moins d'un demi-café... Bah ! Ça valait la peine au moins d'essayer le premier chapitre... Et là bonne surprise. Bon, rien qui justifie les éloges dithyrambiques ou les qualifications de "génie" que j'ai parfois eu l'occasion de lire... mais quand même un gentil petit roman d'aventure rondement mené et qui ne manque pas d'imagination. Qu'on soit clair : la collection Galaxies/bis ne semble pas avoir d'autre ambition que d'éditer du bon récit de science-fiction pour divertir. C'était déjà le cas d’À perte de temps de John Brunner et Le seigneur des airs de Moorcock remplit cette fonction comme un gant. Il s'agit d'ailleurs encore une fois d'un voyage dans le temps : un homme de 1902 se retrouve par hasard propulsé en 1973. Oui, mais pas le même 1973 que celui que nous connaissons, puisque la vapeur a remplacé le moteur à essence et que les grands empires européens existent encore... Nous avons affaire à une uchronie : la description d'un univers où l'histoire aurait pris à un moment donné un chemin différent des événements qui se sont véritablement déroulés. Plus précisément d'un univers steampunk, où le héros venu du tout début du 20ème siècle va s'adapter en travaillant dans des dirigeables, devenus premier moyen de transport en l'absence d'avions. L'auteur s'amuse à nous faire rencontrer des personnages historiques qui auraient connus une trajectoire différente : un militaire nommé Michael Jagger prête son journal au narrateur, puis un certain Ulianov (d'après le vrai nom de Lénine) radote sur son passé révolutionnaire... Plus que cela, des réflexions sur la liberté des peuples (toujours sous influences occidentales dans ce monde), sont distillées au fur et à mesure du récit. Au final un lecture plaisante et néanmoins un livre un peu plus solide que les deux précédents que j'ai eu l'occasion de découvrir de cet écrivain. La couverture et un peu de recherche m'indiquent que c'est là le premier tome d'une trilogie, mais qui se suffit à lui-même et je pense qu'à l'origine Moorcock n'avait pas prévu de l'inclure forcément dans une suite.

Note : 3/5

mardi 24 janvier 2012

L'énigme de Catilina - Steven Saylor


J'ai déjà eu l'occasion de parler dans un billet précédent de la collection "Grands détectives" des Éditions 10/18. J'avais évoqué à ce propos la série Les mystères de Rome écrite par Steven Saylor et que m'avait fait découvrir un ami passionné (tout comme moi) par la Rome antique. Aujourd'hui je vais vous parler plus précisément de l'un de ses bouquins, centré sur la conjuration de Catilina, qui a eu lieu historiquement une dizaine d'année avant le coup d'état de Jules César.
Après des années comme enquêteur à Rome, Gordien s'est retiré avec sa famille à la campagne, dans la villa dont il a hérité d'un de ses amis. Loin de l'agitation perpétuelle et des intrigues politiques de la grande ville, il mène, malgré des querelles avec son voisinage, une vie d'exploitant agricole aussi paisible que possible. C'était du moins le cas, jusqu'à ce que le consul Cicéron lui demande d'héberger dans le plus grand secret, son principal adversaire politique, Lucius Sergius Catilina. A partir de ce moment d'étranges événements se succèdent sur son domaine. A commencer par l'apparition d'un cadavre sans tête...
Gordien n'en est pas à sa première enquête et l'auteur s'amuse à nous le rappeler, avec cependant peut être un peu trop de précipitation car de nombreuses autres aventures ont été écrites par la suite. Quoi qu'il en soit ce n'est plus le fringant jeune homme du début, mais un père de famille avant tout préoccupé du bien-être et de la sécurité de ses enfants et de son épouse. Ces sujets d'inquiétude intemporels crédibilisent le narrateur.
Par ailleurs, l'auteur, diplômé d'histoire et de littérature antique, arrive toujours aussi bien à nous faire pénétrer dans la vie quotidienne d'un romain de cette époque. L'utilisation des thermes privés, la place des esclaves, l'entrée dans la majorité d'un jeune citoyen romain... et même la rencontre avec certains grands personnages comme Catilina, Cicéron et Jules César. Tout cela est raconté sans qu'une ombre d'ennui ne vienne déranger la lecture ou que l'on ait l'impression d'assister à un cours d'Histoire. Seuls certains passages destinés à expliquer le contexte politique général peuvent paraitre un peu artificiels, mais ils ne parviennent décidément pas à gâcher le plaisir. D'autant plus que l'intrigue, si elle n'est pas d'un suspense à couper le souffle, arrive suffisamment à intéresser le lecteur pour lui faire tourner les pages. Et bien que les aventures de Gordien soient d'une qualité à peu près constante, celle-ci est sans doute l'une des meilleures.

Note : 4/5

vendredi 6 janvier 2012

L'annnée du mensonge - Andreï Guelassimov


S'il y a un label auquel on peut faire confiance pour la qualité de ses publications, c'est bien Babel, la collection de poche des Éditions Actes Sud (et non je n'en possède pas d'actions). Après Platonov de Tchekhov, Oedipe sur la route et Antigone d'Henry Bauchau et La nuit des princes charmants de Michel Tremblay, je me suis risqué une nouvelle fois après un choix minutieux (quand même), à un auteur inconnu avec L'année du mensonge d'Andreï Guelassimov, croisé par hasard à un Pêle-Mêle de Bruxelles. De quoi s'agit il ? Mikhaïl, jeune débauché moscovite, est renvoyé de son travail. Son patron lui propose alors, pour le triple de son salaire précédent, de faire un homme de son fils Sergueï. Oui mais voila, sa véritable mission n'est-elle pas de l'espionner ? L'adolescent, intelligent mais dépressif, constamment scotché à son ordinateur, ne cesse de le surprendre. Surtout lorsqu'il s'aperçoit que ce dernier entretient une relation avec la magnifique Marina, qui ne le laisse pas non plus indifférent. Autour de ce trio amoureux gravitent d'autres figures : Pavel, le père de Serguëi, Michka le petit frère de Marina, Sacha-Mercedes, bandit plus bête que méchant... La narration adopte successivement le point de vue de plusieurs d'entre eux, même si c'est par les yeux de Mikaïl et de Sergueï que l'on voit le plus l'histoire. Cette dernière constitue en une succession de situations embarrassantes, dont les personnage vont constamment essayer de sortir par des mensonges, qui leur créeront de nouveaux problèmes. Au delà du récit, c'est plus le ton adopté par l'auteur, souvent très drôle, qui constitue l'intérêt de ce livre. On découvre aussi la Russie de 1998, alors en pleine crise économique et de nombreuses références culturelles. La Cerisaie de Tchekhov y fait même son apparition à travers les répétitions d'une bande de comédiens. Le tout ressemble à un joyeux bordel, dont la légèreté du ton n'empêche pas au lecteur de partager les sentiments des personnages.

Extrait :
Elle virevoltait devant moi, dans son pull d'un blanc immaculé, tellement ajusté que j'avais du mal à me retenir d'étendre le bras pour toucher cette blancheur souple.
- Alors ? Tu vois quelque chose ?
Elle continuait à tourner, relevant de plus en plus haut son blouson et révélant un postérieur que moulait parfaitement son jean. J'avais sous les yeux un cul d'une telle beauté que j'en restais sans voix.
- Pourquoi tu ne dis rien ? Il y a une trace ? J'ai du mal à voir.
Il me vint soudain à l'esprit qu'elle était peut-être en train de jouer avec moi. Si c'était ça, elle jouait avec le feu.
- Micha, reviens sur terre !
- Non, dis-je enfin. Il n'y a rien.
- Parfait, fit-elle en souriant. Je suis contente, je suis arrivées à le détacher.
Quand elle s'assit à coté de moi, je sentis un parfum qu'elle n'utilisait pas d'habitude. Avec Serioja en tout cas, elle sentait différemment.
Note : 4/5

jeudi 15 décembre 2011

Notes sur le cinématographe, Robert Bresson


J'ai reçu ces Notes... comme cadeau d'anniversaire de la part d'une amie cinéphile, et me suis donc empressé de les lire. « empresser » n'est pas le terme qui convient : j'ai grappillé ces notes au fil des jours, page après page, pour les digérer.

C'est un des premiers ouvrages que je lis qui s'apparente à ce qu'on pourrait appeler la « théorie du cinéma ». Mais ici, c'est l'auteur de film qui parle, et on sent bien que chaque observation est le fruit d'une pratique quotidienne de cet art que Bresson qualifie de cinématographe, et qu'il oppose radicalement au cinéma, qui est du théâtre mis en image. Presque la moitié des Notes... font référence à cette dichotomie entre le cinéma, pratiqué par tous ou presque, qui utilise les acteurs de théâtres, les moyens du théâtre, la manière de penser l'art du théâtre, et le cinématographe, art grand et noble, dont rares sont les véritables représentants. Il y a de belles choses à tirer de cette distinction, indéniablement. Je suis persuadé que le cinématographe doit en effet s'efforcer de construire ses propres codes, ses propres règles, et qu'elles ne sont pas les mêmes que celle du théâtre. Mais voilà, on finit par se lasser des remarques de Bresson sur cette distinction.

Un certain nombre de remarques, sur d'autres aspects du septième art, font mouche. Je me propose de vous en offrir quelques unes à lire :

« Sois sûr d'avoir épuisé tout ce qui se communique par l'immobilité et le silence. » Voilà un minimalisme qui me parle. Bresson n'est pas réfractaire à l'utilisation de la musique dans les films, mais on sent bien sa réticence face à un cinéma qui en fait sa bouée de sauvetage. Et regardez aujourd'hui...

« Ne cours pas après la poésie. Elle pénètre toute seule par les jointures. »

« Le cinéma sonore a inventé le silence. » Remarquer une évidence, qui, lorsqu'on en prend conscience, ouvre des champs (et des chants) infinis. Waw.

« Ne pense pas à ton film en dehors des moyens que tu t'es faits. » Phrase excellente pour tous les cinéastes en herbe qui s'efforcent de faire un film à partir de trois fois rien. Inutile de s'égarer à rêver à des moyens que l'on a pas. Et cela est vrai pour beaucoup de chose. Un pragmatisme fort utile, voire même salvateur.

« Le réel arrivé à l'esprit n'est déjà plus du réel. Notre œil trop pensant, trop intelligent. Deux sortes de réel : 1° Le réel brut enregistré tel quel par la caméra ; 2° ce que nous appelons réel et que nous voyons déformé par notre mémoire et de faux calculs. Problème. Faire voir ce que tu vois, par l'entremise d'une machine qui ne le voit pas comme tu le vois. »


Une lecture enrichissante, au bout du compte, et fort peu contraignante. A grignoter, amis cinéphiles. Et, en sus, cela donne envie de voir les films de Robert Bresson.

Session de rattrapage : A Song of Ice and Fire



Je n'ai pas posté d'article depuis six mois, mais je n'ai pas cessé de lire pour autant. Et j'ai notamment avancé dans la lecture de l’œuvre de George R. R. Martin, dont j'ai A Clash of Kings et A Storm of Swords courant septembre. Je suis actuellement plongé dans A Feast for Crows, entamé après une pause qui m'a permis de lire des ouvrages plus « scolaires » – mais pas inintéressants pour autant – auxquels je vais d'ailleurs consacrer quelques articles.

Autant faire un article qui aborde les tomes deux, trois et quatre de la saga. C'est finalement une seule grande épopée que dévoile l'auteur, même si les livres offrent chacun une réelle unité, autour du titre et des personnages suivis.

L'évolution de la saga peut se résumer ainsi : toujours plus loin, toujours plus grand. Une myriade de nouveaux personnages, de nouveaux lieux ; de nouvelles cultures, de nouveaux cultes, de nouvelles manières de penser. Et toujours le même enthousiasme à lire. Il grandit même à mesure que se complexifie le « game of thrones ». Le tome trois m'a particulièrement impressionné. Certains mystères restés en suspens depuis les premiers chapitres du premier tome sont dévoilés, et l'auteur se fait toujours un art de brutaliser le romanesque pompier de la fantasy traditionnelle, en prenant des contre-pieds adroits. Je suis contraint de rester dans le vague pour ne rien spoiler, comme on dit. Mais soyez-en convaincu : c'est grand, c'est fort, c'est puissant. Winter is coming, comme la dit la devise des Stark. Et plus que jamais.

Des personnages rangés trop vite dans la catégorie des « méchants » nous deviennent fort sympathique dès qu'on voit l'histoire de leur point de vue. Et cela conforte l'idée : Martin a l'ambition d'un grand conteur et embrasse toute la complexité de l'homme.


On en attend d'autant plus la série de HBO au tournant. J'ai appris avec plaisir que les saisons trois et quatre seraient consacrées au tome trois, ce qui devrait permettre de n'éliminer que peu de choses de la matière originale.