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jeudi 19 mai 2011

Le monde selon Fo




Il est certains hommes devant lesquels on ne peut que s'incliner, et reconnaître qu'ils sont de grands hommes. Je crois que Dario Fo est de ceux-là. Ce n'est pas un génie. Ce serait plutôt un fou – et je pense que c'est, de son point de vue même, le meilleur compliment qu'on puisse lui faire. Un fou comme on en trouve chez Shakespeare, de ceux qui vous assène des vérités entre deux pirouettes et trois blagues. Un fou – fou-furieux, parfois ; fou-fou, bien souvent. Un gamin de Lombardie qui a 85 ans aujourd'hui. Et qui s'agite toujours avec la même activité frénétique. C'est l'homme de théâtre complet, qui écrit et qui joue, et s'engage toujours en première ligne. Contre Berlusconi, contre ce ramassis de mauviettes sans foi ni loi qui gouverne l'Italie depuis des années. Pour la liberté, pour et par le rire, toujours.

Je pourrais continuer à la présenter ainsi pendant des lignes et des lignes. Je déborde d'admiration pour lui. Ce livre a été l'occasion de se rapprocher un peu plus du bonhomme. J'ai lu plusieurs de ses pièces, joué certaines. C'est la lecture du Manuale minimo dell'attore qui m'a vraiment rapproché de lui : un compte-rendu de six journées de conférences données par l'artiste, qui prenaient bien souvent la forme de petits spectacles. Car Dario Fo n'est pas un théoricien, et jouer est généralement le meilleur moyen d'illustrer un propos qui n'est jamais in abstracto. Une conférence de Fo, on est sûr de bien s'y fendre la poire. Et même lorsqu'on a eu la bonne idée de lui remettre le prix Nobel en 1997, il a fait rire toute l'audience. Le rire, arme absolue qui « délivre de la peur ». Le rire pour ne pas mourir, et pour combattre, toujours. Être sérieux, c'est être mort. Et encore, je vois bien l'Italien rire encore pour son dernier voyage...

Dans ce compte-rendu de Giuseppina Manin, Dario Fo raconte et se raconte. Son enfance, ses débuts au théâtre, au cinéma, à la radio ; ses galères avec la censure et les grincheux en tous genres ; et puis Franca Rame, cette femme qui semble l'accompagner depuis toujours, dans la vie comme sur la scène. Leçon de théâtre bien sûr, mais leçon de vie aussi, et leçon de vie intégrale d'un homme entièrement dévoué à la vie, au sens le plus plein qu'on puisse penser.


Extrait :

« On ne peut pas faire du théâtre sous le contrôle d'un parti politique. Pour nous, il n'en était pas question une seconde. Que le PCI nous approuve ou pas ne nous troublait pas, notre interlocuteur était ailleurs : c'était les gens. »

[la journaliste] Des gens qui, dans ce théâtre très spécial, modelé à votre image et ressemblance, retrouvaient un espace de liberté inédit, d'information et de dénonciation. En ouvrant des vannes inattendues, en laissant jaillir des idées et des sentiments enfouis Dieu sait où...

« Des propos qui, la journée, semblaient inadmissibles, inopportuns, « révisionnistes », le soir après le spectacle, après la cure cathartique du rire, bouillonnaient soudain dans toute leur crue et nue vérité. La question des morts au travail, des maladies professionnelles, de l'état réel de la prévention dans les usines... »

lundi 31 janvier 2011

La Cantatrice chauve, Eugène Ionesco

Fin de la semaine dernière. Allusion au théâtre de l'absurde, et à la différence entre Beckett et Ionesco – ces deux grands de l'absurde. Sauf que quand quelqu'un parle de Ionesco, il pense à la Cantatrice chauve. C'en est presque au point de penser que c'est la seule pièce qu'il ait jamais écrite ; c'est celle qui l'a consacré, en tous cas. J'avais lu Le roi se meurt et Rhinocéros, deux œuvres plutôt formidables et témoignant de beaucoup d'esprit ; mais il était temps de combler cette lacune et d'ajouter une troisième pièce à mes lectures. Ce week-end, j'ai donc lu La Cantatrice chauve.

Projet d'écriture : écrivez une « anti-pièce » en utilisant uniquement des répliques d'un manuel d'apprentissage de l'anglais. Mêler un peu tout pour exterminer le sens et la logique dans leurs moindres recoins. Et vous avez une ionesquerie – si vous me permettez le néologisme.

Le sous-titre est en effet : « Anti-pièce » ; Ionesco s'inscrit là contre le théâtre traditionnel. De la notion d'intrigue à celle de personnage, tout est démonté, mis à bas, réduit à néant. Au néant du non-sens, plus exactement. L'absurde ici est celui du langage, poussé à son extrême limite. Il ne signifie plus rien, notamment parce qu'on fait fi de toute logique. On peut dire une chose et son contraire, ce n'est plus contradictoire. C'est la nouvelle règle du jeu – si tant est qu'il y en ait une. Comme cette horloge qui peut sonner à tout moment, une fois comme vingt-neuf fois de suite, les catégories de la pensée qui règlent notre vie de tous les jours, à nous autres humains, sont balayées.

Tout cela est donc fort drôle. C'est un peut comme un serpent qui se mort les pattes et récite des formules de mathématiques en bramant, vous voyez. Mais peut-être plus que jamais, on sent ici à la lecture à quel point la pièce a besoin d'un représentation pour rendre tout son suc, atteindre tout son potentiel comique. Car c'est aussi le danger d'un tel fonctionnement : on risque très vite de tourner à vide, et ce qui peut faire hurler de rire peut aussi s'avérer lassant. Heureusement, la pièce est courte, j'ai donc évité cet écueil à la lecture. Mais pour une mise en scène, l'enjeu est grand ; on pourrait croire que le matériau initial permet de réussir à tous les coups, mais il me semble que le défi est pourtant bien au rendez-vous.


Extrait

LE POMPIER : Eh bien, voilà. (Il toussote encore, puis commence d'une voix que l'émotion fait trembler.) « Le Chien et le boeuf », fable expérimentale : une fois, un autre boeuf demandait à un autre chien : « pourquoi n'as-tu pas avalé ta trompe ? » « Pardon, répondit le chien, c'est parce que j'avais cru que j'étais éléphant. »

Mme MARTIN : Quelle est la morale ?

LE POMPIER : C'est à vous de la trouver

M. SMITH : Il a raison.

Mme SMITH, furieuse : Une autre.

LE POMPIER : Un jeune veau avait mangé trop de verre pilé. En conséquence, il fut obligé d'accoucher. Il mit au monde une vache. Cependant, comme le veau était un garçon, la vache ne pouvait pas l'appeler « maman ». Elle ne pouvait pas lui dire « papa » non plus, parce que le veau était trop petit. Le veau fut alors obligé de se marier avec une personne et la mairie prit alors toutes les mesures édictées par les circonstances à la mode.

M. SMITH : À la mode de Caen.

M. MARTIN : Comme les tripes.

LE POMPIER : Vous la connaissiez donc ?

Mme SMITH : Elle était dans tous les journaux.

Mme MARTIN : Ça s'est passé pas loin de chez nous.

mardi 25 janvier 2011

La Cerisaie - Tchekhov


Que dire de plus de Tchekhov ? C'est d'autant plus difficile pour moi que je le connais trop bien. En effet s'il y a un auteur de théâtre que j'apprécie c'est celui-ci. La Cerisaie qui est considérée comme une des œuvres majeures du maître m'a moins plus que La Mouette, sans parler de Platonov, son terrible chef-d’œuvre de jeunesse (je ne le répéterai jamais assez). Peut être est-ce parce que comme dans ses nouvelles, on y parle un peu plus d'argent, de situation sociale et un peu moins de désespoir (vous l'aurez compris, il s'agit d'un écrivain russe). Mais le seul véritable thème reste comme toujours les personnages. Le premier acte, qui est un acte d'exposition est un peu trop long. Il parait confus et il y a trop de personnages à retenir, mais au théâtre cela doit être tout à fait différent. L'une des choses que j'aime chez Tchekhov c'est qu'il ne semble pas prendre parti pour l'un ou l'autre de ses protagonistes mais garde une certaine distance et laisse le spectateur seul juge. Ici pas de héros. Tout les personnages ont une faiblesse ou des petites manies qui les rendent extrêmement agaçants et sympathiques à la fois. L'éternel étudiant Trofimov est pédant, la propriétaire Andréevna est inconséquente et gaspille son argent, son frère Gaev fatigue les gens par ses longs discours, le valet Yacha pue l'arrogance et même le sensé Lopakhine n'arrive pas à se décider à épouser Varia. Certains se détestent, d'autres s'entendent bien et il n'y en a pas un qui doit être mieux que les autres.

Extrait :
LIOUBOV ANDREEVNA
Il faut être un homme à votre âge, il faut comprendre ceux qui aiment. Il faut aimer soi-même... tomber amoureux! (Avec colère :) Oui, oui et ce n'est pas de la pureté, vous n'êtes qu'un petit garçon, un type ridicule, un avorton....

TROFIMOV, épouvanté
Mais qu'est ce qu'elle dit ?

LIOUBOV ANDREEVNA
" Je suis au dessus de l'amour "! Vous n'êtes pas au dessus de l'amour, vous n'êtes tout bonnement q'un empoté, comme dit notre Firs. Quand je pense, à votre âge, ne pas avoir de maîtresse!...

TROFIMOV, épouvanté
C'est affreux! Mais que dit-elle? (Il se dirige rapidement vers la salle, la tête dans les mains.) C'est affreux... Je n'en peux plus, je m'en vais... (Il sort, mais revient aussitôt.) Tout est fini entre nous!

Il va vers le vestibule.

LIOUBOV ANDREEVNA, criant derrière lui.
Pétia, attendez! Que vous êtes drôle! C'était une plaisanterie, Pétia! (On entend quelqu'un monter vivement l'escalier, dans l'entrée, puis rouler en bas avec fracas. Ania et Varia poussent des cris, mais très vite, on entend des rires.) Que se passe-t-il ?

Ania entre en courant

ANIA, riant.
Pétia est tombé dans l'escalier!

Elle se sauve.

LIOUBOV ANDREEVNA
Quel drôle de type, ce Pétia...
Note : 4/5

dimanche 28 novembre 2010

J'étais dans ma maison et j'attendais que la pluie vienne, Jean-Luc Lagarce


J'étais dans ma maison et j'attendais que la pluie vienne, Jean-Luc Lagarce, écrit en 1994, publié aux éditions Les Solitaires Intempestifs.


La pluie semble être le motif motivant mes lectures ces derniers jours ; il s'agit pourtant d'une coïncidence. J'ai acheté cette pièce hier – trouvée d'occasion – et comme je lis tous les Lagarce qui me tombent sous la main depuis que j'y ai goûté, celle-ci a occupé une petite partie de mon après-midi.

Extrait 1, incipit

« L'AÎNÉE. – J'étais dans ma maison et j'attendais que la pluie vienne.

Je regardais le ciel comme je le fais toujours, comme je l'ai toujours fait,

je regardais le ciel et je regardais encore la campagne qui descend doucement et s'éloigne de chez nous, la route qui disparaît au détour du bois, là-bas. »

Cinq femmes dans une maison, qui attendent, depuis la mort du père, le retour du fils banni par le premier. Et voici que justement, il revient. Il arrive, et il s'écroule dans l'entrée, sans même un mot. Épuisé par son voyage, ses errances. On le couche. Et les femmes parlent. La mère, les sœurs, expriment leur attente enfin récompensée et pourtant toujours aussi assoiffée puisque l'homme n'a encore rien dit. S'enchainent donc les monologues des femmes. Leur pensée s'écoule, se cherche, se formule pas à pas, de cette écriture si particulière à Lagarce, faites de répétitions et de corrections, de phrases interminables, d'alinéas intempestifs. Derrière l'amour que l'on prétend porter, et qui est la raison d'une attente qu'on ne saurait quantifier (des années, des années perdues) se dessinent peu à peu dans les mots le ressentiment, le reproche, la mauvaise foi. On lui reproche de n'avoir jamais donné signe de vie, alors qu'on lui portait tant d'amour, qu'on l'attendait si fort. Mais surtout, on aurait voulu partir, on lui en veut d'être parti de cette maison qu'on voudrait tant quitter. Un peu comme chez Tchékhov, on est englué, personne n'agit, on ne fait que parler, que regretter, et l'on vieillit, car le temps passe, mais c'est ainsi...

Comme chez Duras, les mots sont simples, les gens sont humbles. Et pourtant, c'est un vrai poème. Ce n'est pas un beau texte à proprement parler ; et sur une scène, il n'est certainement pas à prononcer comme un beau texte. La beauté vient comme par surcroît. Mais elle est bien réelle, suffocante.

Extrait 2

« LA SECONDE. – Longtemps, j'ai cru cela, qu'est-ce que j'en sais ? chose que j'ai lue, les livres que tu me lis ou me racontes, longtemps j'ai cru cela, l'idée que j'ai,

longtemps j'ai pensé ne pas survivre et me faire dévorer peu à peu par l'inquiétude et la douleur,

que je serai vieille, que je vieillirai à cause de lui, l'attendre, longtemps j'ai cru cela, que cela me détruira, le mot, que cela me détruira,

longtemps, j'ai cru cela, ce qui arrive, aujourd'hui, ce retour, je le craignais et j'en avais peur,

longtemps, j'imaginais que la mort de celui-là, la mort du jeune frère, longtemps j'ai cru, et voulu croire que sa mort m'emporterait avec lui. »


Cette œuvre, écrite un an avant la mort de l'auteur – qui se sait condamné, il a le sida – est touchante par cette recherche de mots pour dire, seulement dire, tout ce qui est là, tous ces sentiments, et finalement tout cet amour, aussi. Et, ce qui est si agréable avec le théâtre, il n'y a pas de narrateur, pas de commentaires donc, juste ces mots de femmes présentés au lecteur – au spectateur le cas échéant, mais dans une mise-en-scène, force est d'interpréter (justement) et ce sont des acteurs qui parlent.